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Hier j'étais enceinte

Ecrit de juin 2012

 

Je vous livre ici le récit d'une expérience intime...

Ecrit courant 2012, à la suite de deux fausses-couches consécutives,

j'ai enlever certains passages de mon texte original afin d'alléger votre lecture.

En espérant, malgré la longueur de mon écrit vous emmener jusqu'au point final.

Chaque année, des milliers des millions des milliards de petits êtres humains crient à la lumière qui les arrache au doux berceau maternel…et chaque année des milliers des millions des milliards de petits embryons ne crieront pas…

Un test positif - surprise ou désir-, les rendez-vous sage-femme, les prises de sang, l’impatience de l’image, l’angoisse de l’imperfection, le film dans sa tête, et l’annonce au monde entier…

 

9 mois, 8, parfois 7…des jours, heures et minutes, pendant lesquelles tête et corps sont habités par de multiples sensations…étranges, inexplicables, grisantes, extraordinaires, frustrantes, déprimantes, douloureuses, sublimes, terrifiantes, transcendantes. Des petites choses impalpables, qui nous rendent, nous femmes, aussi paniquées qu’emplies de joie, aussi irritables qu’euphoriques, aussi grosses que belles.

 

De joyeuses remontées gastriques, des pieds enflés comme des soufflés, la tête pastèque, le dos bobo, des cauchemars dignes des plus grands films d’épouvante, des kilos des kilos et encore des kilos, le visage bourgeonnant, un réseau routier sur la peau et de nombreuses autres réjouissances ; de maigres lots de consolation consistent en un sein plus généreux, le cheveu et l’ongle vigoureux (en général…).

 

Et le bonheur, l’incommensurable bonheur de porter, de nourrir, de bercer, d’espérer, de sentir ce petit autre…

Et le sourire et l’épuisement, et la douleur de l’enfantement, et la péri et le mari, et la joie du premier cri…

 

Oui, chaque jour, des milliers des millions des milliards de petits êtres humains crient à la lumière qui les arrache au doux berceau maternel…et chaque jour des milliers des millions des milliards de petits embryons ne crieront pas…Ils termineront leur presque existence au fond des toilettes…ou dans une poubelle d’hôpital après un curetage évacuateur…

 

Fausse couche. 15 à 25% de femmes feraient une fausse couche, et si l’évènement est précoce il peut passer inaperçu, les saignements s’apparentant alors aux règles menstruelles.Interruption de la grossesse et expulsion de la poche d’utérus et de l’embryon.

 

Mais il y a bel et bien avant cela un état de grossesse…jusqu’à ce que le corps se rende compte d’une anomalie, jusqu’à ce qu’une sage-femme, un gynécologue, lors d’une échographie prononce les mots « fausse couche » ou expliquent que l’embryon a cessé son développement, qu’il n’y a pas d’activité cardiaque détectée, ou qu’une grave anomalie de l’embryon ou de l’utérus justifie un acte médical radical. Curetage…ou attendre que le corps se rende compte du souci et expulse naturellement la petite chose défaillante.

 

Bien qu’elle reste souvent inexpliquée, la principale cause de cette « accident » est une anomalie chromosomique de l'embryon. L'organisme de la mère l’expulse alors puisqu’il ne pourra pas se développer normalement. D’autres raisons encore peuvent entrainer cette interruption de grossesse comme une malformation cardiaque ou nerveuse, une anomalie anatomique, une infection grave, une exposition à des substances toxiques (tabac, alcool, drogue) et des problèmes de malnutrition.

L’expulsion de cet embryon non viable, malade, malformé, semble alors « utile » ; on entend par ailleurs comme justification l’expression « la nature est bien faite » Si cet embryon poursuit son développement malgré l’anomalie, le fœtus n’en serait que davantage mis en danger, et son cœur pourrait s’arrêter bien plus tardivement pendant la grossesse, après que les parents aient sentis ses mouvements, après qu’ils aient découvert le sexe de leur enfant, ou bien après quelques semaines de vie, après que ses parents l’aient câliné…Ce petit enfant peut aussi naître et vivre avec une grave maladie, un handicap, une malformation…

 

Une fausse couche c’est banal, on n’en parle pas, c’est intime, et puis un jour ça marchera et puis il y a pire…

Aucune considération de la souffrance des parents qui perdent ce petit amas de cellules ou ce fœtus déjà bien formé, qui perdent alors un enfant en devenir, une petite chose à l’intérieur qui aurait dû 9 mois plus tard les empêcher de dormir ! Ne parlons pas de la douleur lorsqu’il s’agit d’un premier enfant désiré et lorsque pendant plusieurs mois voire années le test s’obstinait à être négatif.

www.galerie-com Dessin de FEFYAT
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Pourquoi je pleurs pour une chose si banale ?

 

Un embryon au creux de mon ventre a stoppé son développement parce qu’il était malade. Après tout « la nature est bien faite », mieux vaut que sa presque vie s’arrête le plus tôt possible, non ? The end, le film se tord, la bobine s’emmêle, l’écran brûle. Le ventre perd ses rondeurs, la matrice se meurt en sang et il n’y a rien, plus rien. Le bonheur de porter la vie, la désillusion quand cette petite vie s’enfuit, la sensation de l’envahissement puis le vide, un ventre rond de vie puis un ventre tombant de rien…oui voilà pourquoi je pleure… Et la vie doit continuer…comme s’il ne s’était rien passé…

 

A cette époque, j’ai deux enfants…inévitablement magnifiques.

 

Lorsque je désire chacun de mes enfants, j’ai la même sensation au fond de moi ; une explosion de frisson, à la fois, excitation, désir, angoisse, joie, amour…un cocktail étrange, transcendant, sublime, qui part du fond du ventre et s’éparpille dans les moindres abymes de ma chair. Une sensation puissante. L’homme est prêt, l’homme désire ; nous sommes peau, sueur, souffle, orgasme. L’amour, la passion, le désir.

 

Et à peine 15 jours après cette envie immense de porter un petit d’homme dans mon corps et dans mes bras, je suis enceinte. Oui j’ai eu cette chance, j’ai cette chance, certaines me jalousent sans doute, mais je n’y suis pour rien, côté fécondité la nature m’est bien faite.

 

Et puis un soir gris de novembre, je ressens le même frisson à l’intérieur de moi, un désir si puissant, une évidence…je veux porter à nouveau la vie, je veux sentir la douce peau d’un nourrisson, je veux perdre mes doigts dans ses fins cheveux, je veux enfouir mon nez dans le creux de son cou, je veux lui sourire, écouter ses gazouillis, je veux le regarder des heures, je veux lui transmettre mon amour, ma joie, sécher ses larmes, le voir grandir, l’accompagner…

 

Je désire un troisième enfant.

 

Alors même qu’une multitude de questions se bousculent en moi…et les kilos sur mes cuisses, et les nuits agitées, et les couches à gogo, et l’argent et le boulot, et les sorties au ciné, et la maison si petite, et mes deux fils… ?

 

Je suis enceinte deux mois après…mon mari est heureux…nous le sommes tous deux…quoique, je ne parviens pas tout à fait à me réjouir ; j’ai une sensation étrange, il se passe quelquechose, une chose anormale…même si je ne veux pas me fier à une intuition, je fais part de mes inquiétudes à mon mari et à une amie qui me disent tous deux qu’il n’y aucune raison pour que ça se passe mal…

 

Oui, il n’y a jamais de raison, du moins de raison acceptable.

 

Quelques jours plus tard, je saigne…beaucoup…angoisse, recherches sur le web, tour aux urgences. Voilà je saigne et je sais. Fausse couche. Précoce. A 3 semaines de grossesse. Mon mauvais pressentiment se confirme. Je suis anéantie, nous le sommes tous les deux.

 

Je le sais, cet avortement spontané est fréquent, le corps expulse un embryon « défectueux » ; cet évènement est banal, et banalisé…mais que fait-on de la détresse des femmes qui le vivent ?

 

Ce n’est pas un évènement dramatique, je pourrais même employer cette petite phrase (ironiquement) car je l’ai entendue : « y’a pas mort d’homme ». Non juste la disparition d’un petit amas de cellules qui aurait dû se métamorphoser en homme…

 

Je saigne, beaucoup…comme chaque mois par ailleurs…mais dans ce cas, à un moment que je n’ai pu détecter, une petite chose, minuscule évidemment, sort de moi, cette petite chose qui aurait dû m’arrondir le ventre et les cuisses.

 

Je pleurs…désillusion, injustice, incompréhension. Je pleurs encore, bien plus que je ne saigne. Je ne dors pas, je pense. Je pense au vide là au creux de mon ventre. J’ai l’impression d’y avoir un trou béant. J’ai le cœur froissée, j’ai la tête nouée, j’ai le corps absent.

 

Et puis peu à peu les larmes sèches, je suis soutenue, j’ai des bras pour me câliner, j’ai des enfants qui me sourient et à qui je n’ai jamais cessé de sourire. Je suis heureuse et entourée.

 

Quelques semaines plus tard, je me crois à nouveau enceinte. Ma tête, forte de mon désir d’enfant, me jouerait-elle des tours avec des symptômes qui me sont caractéristiques ? Ou bien suis-je vraiment à nouveau porteuse de petites cellules magiques ?

 

J’ai eu cette chance, oui j’ai cette chance, je suis enceinte, encore. Le jour de mes 31 ans, en avril, je sais que je suis enceinte d’un mois. Je suis heureuse, nous sommes heureux.

 

Mon ventre s’arrondit, rapidement, si vite que je fais beaucoup d’efforts pour le cacher, il est trop tôt pour le crier au monde entier.

 

Je suis assoiffée. Ma mémoire me fait défaut. Aucune logique, aucune capacité de réflexion, je pose des questions idiotes, je donne des réponses niaises. Je me rends bien compte de mon état de bécasserie aggravée mais ne peut lutter, vive les hormones. Moi qui suis habituée à la réflexion, à l’analyse, l’observation, disons à un certain intellect relativement efficace, à mesure que je gagne en ventre et en kilos, je perds en neurones. Mais rien d’important, rien de grave, je suis enceinte et nous rions beaucoup de ma bêtise…

 

www.baya.tn
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La date de la première échographie s’approche à grand pas, bien qu’elle soit toujours trop éloignée du moment présent. Je bouillonne d’impatience…pas tant pour voir la petite chose en moi, mais parce que je suis à nouveau gagnée par cette angoisse étrange, cette intuition négative. Je me rassure, il s’agit sans doute d’une inquiétude légitime en réaction à l’évènement du mois dernier.

Non il y a quelquechose. Je ne suis plus enceinte ? Impossible, j’ai le ventre si rond, les neurones si bouleversés…deux fois de suite ? Non pas moi, pas à moi qui ai toujours tout eu et réussi du premier coup. Non impossible. Quoique si, possible, bien sûr, tout est possible…Je suis inquiète, angoissée est un mot plus juste. J’ai cette sensation étrange qui ne me quitte pas, comme si c’était trop beau pour être vrai.

 

Le jour J. La sage-femme pose la sonde sur mon ventre…je comprends. Immédiatement. Mais je ne suis pas médecin, je ne peux être sûre de rien. Je ne me réjouis pas en apercevant l’image échographique comme j’ai pu le faire lors de mes précédentes grossesses. Justement je sais à quoi cette petite chose doit ressembler ; pas à grand-chose certes, mais pas à ce que je vois.

 

Le développement ne correspond pas à ce qu’il devrait être. Je commence à trembler, à pleurer à l’intérieur, je me contiens, rien n’est sûr, rien n’a été dit. La sage-femme fait appel au gynécologue parce qu’elle ne parvient pas à bien visualiser, elle veut son avis…bla bla, je sais qu’elle sait.

Et puis les mots sont posés…les maux…l’embryon a cessé de se développer il y a environ un mois, il n’y a pas d’activité cardiaque…

 

J’entends tout mais je n’écoute rien, je vois tout mais je ne regarde rien, je sais, je comprends mais je me vide de larmes en ayant pourtant un minimum de retenue, sans quoi j’aurais hurlé de toutes mes forces.

Mon ventre est rond de vide…mon ventre va se vider du rien, du petit rien qui m’a fait tourner la tête, qui m’a fait gonfler les seins…depuis un mois j’ai une petite chose morte au creux de moi. Depuis un mois. J’étais fatiguée, mais en pleine forme…

 

Pourquoi ?? pourquoi…

A moins que mon corps ne se rende conte seul de l’anomalie, un curetage est programmé. Curetage…quel mot hideux…on va me curer l’intérieur, on va curer le nid que mon corps avait aménagé pour l’occasion. On va me curer l’utérus. Cette chose fabuleuse qui se forme et se déforme en présence d’un embryon, qui se crée, s’arrondit pour porter et nourrir une vie.

Curetage…ce vilain mot raisonne en moi…sous anesthésie générale…ne rien voir ne rien sentir, juste se souvenir après…

 

J’ai le choix pourtant : laisser mon corps s’alarmer puis expulser la petite chose, au risque que de forts saignements apparaissent à un moment non opportun (par exemple lors du mariage d’une amie le week-end suivant pour lequel je suis témoin) ; ou subir un curetage. Etre endormie, ne rien sentir, me réveiller vide et rentrer chez moi vide. Choix…quel drôle de mot ici !

 

Je rentre, le cœur tremblant, sans mot, sans envie, les yeux sans étincelle. Mon mari aussi reste muet, choqué, absent.

La fin de journée annonce les retrouvailles avec les enfants, gardés chez la nounou. Je vais devoir sécher mes larmes, sourire, ne plus trembler pour les accueillir et les aimer encore plus fort.

 

Comment puis-je me permettre de me plaindre de cette perte alors que j’ai deux beaux enfants ? Ai-je le droit de pleurer aussi fort alors que je connais déjà la joie de porter un enfant et de le serrer dans mes bras ?

Et surtout puis-je en parler ? Ai-je le droit d’oser dire ma souffrance alors que des milliers de femmes désirent porter la vie et n’y parviennent pas ? Suis-je autorisée à « souffrir » pour un si petit incident ? Alors que des gens sont victimes d’accidents graves, de maladies incurables, alors que des enfants perdent un parent alors que des parents perdent un enfant ?

 

Est-ce que mon entourage, proche ou pas, ma famille, mes amis, mes connaissances, mes collègues, mes voisins, est-ce que tous ces gens m’autoriseront à souffrir, entendrons ma souffrance, la comprendront ou au contraire l’invalideront, la critiqueront au nom d’un cas bien plus grave, au nom de la nature bien faite, au nom de leurs propres soucis et vécus forcément plus dramatiques ?!

 

Est-ce que la société autorise une personne à souffrir pour un évènement qui n’apparait pas comme complètement tragique sous prétexte qu’il existe tellement de misère dans le monde, et dans nos propres rues ?

 

N’est-ce pas un luxe de pleurer juste parce que j’ai perdu un petit embryon alors que j’ai déjà deux enfants et que je pourrais au lieu de me plaindre savourer cette chance qui n’est de loin pas permise à tous les couples désireux ? N’est-ce pas un caprice de chanceuse de pleurer pour quelquechose que pour une fois je peine à « obtenir » ?

 

Est-ce que le fait d’avoir deux enfants que j’aime au plus profond de mes tripes suffit à combler le vide laissé par cet incident ? Est-ce que tout mon amour pour eux, est-ce que leurs rires et leurs bêtises suffisent pour effacer le trauma à l’intérieur de mon corps ?

 

Non !! Irrémédiablement non !

Évidemment mes enfants me comblent de bonheur et me permettent d'oser les sourires et la joie...mais au lieu de porter la vie, je porte une chose morte...

Mon cœur s’en relèvera bien sûr ; il y a une bonne raison à cela, cet embryon n’était pas viable, malade ou mal formé, il ne valait mieux pas q il s’accroche davantage...oui je sais tout ça...mais entre ce que je sais, ce qu’il m’est donné d’entendre dire, ce que je lis sur le sujet, ce que je crois, et ce je ressens...il y a un gouffre, infranchissable !

madmoizelle.com
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Me voilà en arrêt maladie. Maladie…les larmes, ruisselantes et innaretables sont-elles une maladie ?

 

Je n’irai pas au travail demain. Je veux pourtant. Etre forte, penser à autre chose, sourire…mais je n’irai pas, mon chéri insiste, il a raison.

 

Que ferais-je alors le lendemain ? Pleurer, errer, attendre ?

 

Oui c’est ce que je fis…pleurer, errer, attendre…

 

Il fait beau, le soleil illumine le ciel mais ne réchauffe pas mon cœur. Cela dit il est plus aisé de camoufler des yeux bouffis et rouges derrière des lunettes de soleil, alors je souhaite que ce beau temps dure encore longtemps…juste pour me cacher…

 

Je souris (ou presque) la journée pour mes enfants, je pleure la nuit. Mon mari m’accompagne dans mes insomnies. Nous nous levons souvent, regardons la lune, pleurons, nous câlinons…Il est présent, triste, mais soutenant.

 

Dimanche. Mes parents passeront en fin d’après-midi. Je les attends. Avec une grande impatience. Je voudrais tant inonder de larmes l’épaule de maman. Je saigne depuis quatre jours (rien n’a changé, ce n’est pas encore le moment dixit le gynécologue aux Urgences).

 

Ce jour j’ai mal au ventre. Très mal. J’ai mal dans le creux du dos aussi. Très mal. Mais la journée passe, dans ma douleur silencieuse, et le barbecue familial me réchauffe un peu le cœur.

 

Pas de spasfon, pas de paracétamol. Je sais que rien ne me soulagera ; je suis non seulement dure à la douleur mais mon corps est aussi résistant aux substances pouvant la soulager. Il me faut du corsé, je n’en ai pas, je n’en veux pas. Je préfère sentir la douleur dans mon corps qui par ailleurs m’informe qu’il a compris l’anomalie, qu’il l’a prise en compte et qu’il commence à faire « les démarches » nécessaires au règlement de cet incident-soit la préparation d’une éventuelle expulsion naturelle de la poche d’utérus et de l’embryon mort.

 

Nuit. Insomnie, pleurs. 4h20, le plus jeune de mes enfants se réveille en larmes. Je le console, l’embrasse, accroupie près de son lit.

 

4h25, j’ai du mal à me relever, une douleur dans le ventre me paralyse. Douleur que je reconnais aussitôt.

 

Une contraction. Comme pour un accouchement. Comme lors de mes accouchements.

 

Je ne sais pas, ne m’imagine pas qu’une expulsion de fausse couche pouvait commencer à ce stade-là par des contractions. Des douleurs oui mais des contractions…Mon cœur s’en trouve à nouveau retourné : avoir des contractions pour accoucher d’une chose morte…

 

Je retourne dans mon lit. Toutes les 6 à 7 minutes j’ai une contraction. Violente. Puissante. Douloureuse. Je ne me rendors pas. J’attends. J’ai mal. Paralysée par la douleur, terrifiée. Paradoxalement désireuse de sentir cette douleur qui m’annonce bientôt la fin de cette fausse grossesse.

 

9h les enfants se réveillent. Je me lève. Retiens mon souffle de temps à autre. Pose la main sur mon ventre. Comme pour me soutenir dans la douleur. Câlins, petit déjeuner…J’ai mal. Je réveille mon mari. Il serait peut être judicieux de faire un tour à l’hôpital. Pour voir. Au cas où. On ne sait jamais. Je m’habille. C’est difficile. Je me sens diminuée. Faible.

 

Personne pour garder les enfants, histoire de les préserver de tout ça (ça, oui c’est un bon mot), alors je pars seule et j’insiste pour être seule. Mon mari insiste pour m’accompagner, je ne serais pas en état de conduire. Si, je suis en état de tout faire. Je retiens mon souffle et mes larmes toutes les 7 minutes et j’assure ce qu’il est nécessaire d’assumer.

 

J’ai mal et alors ? 10h15, j’y suis, j’attends. 10h40, je suis installée dans une chambre, j’attends.

 

11h, une infirmière, chaleureuse, me gronde de n’avoir rien pris pour me soulager me voyant tremblante, contenant mes larmes et mes gémissements lorsqu’une contraction arrive.

 

Oui je tremble, j’ai mal, vraiment. Je ne suis pas douillette mais là c’est à la limite du supportable. Votre douleur, sur une échelle de 1 à 10 ? 6 ? Non à vous voir 8 plutôt. Allons-y pour 8.

 

Une perf est posée. Me voilà dans une pièce blanche, dans un lit blanc avec un tuyau dans le bras. J’ai peur. Mon chéri au téléphone insiste pour venir. Non, c’est une épreuve intime, je suis assez forte pour être seule. Cocktail de spasfon et paracétamol dans la perf. Je préviens l’infirmière que ces médicaments ne me seraient d’aucun secours. Elle repart et j’attends. Je saigne abondement et change mes protections souvent.

 

Le curetage n’aura donc pas lieu, la chose sera expulsée de manière naturelle. Dans la douleur certes mais naturellement. Avec un curetage je n’aurais rien senti. J’aurais désinfecté mon corps à la Bétadine rouge en prenant une douche aux environs de 6h du matin. Sans avoir rien avalé bien sûr. A 7h à l’hôpital, en blouse immaculée au service gynécologique, j’aurais été accueillie par l’équipe, chaleureuse j’en suis sûre. J’aurais été installée dans une pièce particulière…au rendez-vous des cureteurs d’utérus…et puis la perf et l’anesthésie. Générale, cela va de soi (ou pas). A mon réveil quelques heures plus tard, on m’aurait donné à manger, et puis je serais ressorti, et puis plus rien, ce serait fini. Oui avec un curetage je n’aurais rien senti.

 

Je suis « ravie » (hum hum est-ce le bon mot ?) que mon corps ait bousculé tout ça. Au fond, je ne souhaitais pas ne rien sentir, ne rien savoir, ne rien voir.

 

Malgré la pénibilité de l’instant, malgré la blessure dans ma chair, ne rien sentir était comme n’avoir rien vécu. Or il est essentiel que mon corps ait senti, vécu, souffert. Il est essentiel pour moi que ce moment soit là imprimé dans ma peau, parce que c’est ce moment qui me signifie que mon corps a compris, que mon corps fait ce qu’il faut, seul, qui signe le deuil et la fin de cette chose au fond de moi qui ne sera plus. Une fin, des larmes, un deuil, ne se signe pas les yeux fermés. Pour que mon esprit en soit convaincu, l’accepte, l’intègre, puis le range loin au fond de ma tête, il me faut cette douleur, ces contractions, il me faut avoir mal. Vraiment.

 

J’écris. Un papier, un stylo sortis de mon sac et quelques vers me viennent entre deux contractions. Occuper mon esprit, c’est une évidence, pour mieux supporter le moment présent, la douleur, les enjeux, la suite.

 

Je pense en vers et rimes, parce que tout est plus joli en rimes, parce que le laid est sublimé, parce que la mort est plus vivante, parce que la douleur est plus douce…et parce qu’il ne faut pas que ma tête s’attarde sur le vide dans mon ventre.

 

Je n’ai rien mangé depuis la veille. Je n’ai pas faim, je ne peux pas avoir faim. Ma peau et mes os ne me réclament rien. 9h de contractions, je suis épuisée, à bout mais toujours forte…

 

13h. Rien n’a changé ou presque. Les contractions et douleurs sont toujours là, intenses, la poche d’utérus, 8 cm de diamètre, est engagée mais bloquée…je ne suis pas assez « détendue » pour ouvrir ma porte à cette chose…Petit changement dans la perf qui devrait remédier à cela : un dérivé morphinique.

 

10 minutes plus tard, l’infirmière s’étonne…pas de vision trouble, pas de nausée, pas d’hallucinations, aucun effet du breuvage comme si dame morphine avait passé son chemin.

 

Mais la voilà bel et bien en moi, il lui aura fallu un bon quart d’heure pour m’anéantir l’esprit et affaiblir mon corps. Je suis détendue, je n’ai plus mal. J’aurais pu regarder le mur blanc des heures sans broncher.

 

Je peine à terminer mon écrit. Je suis plus efficace dans la douleur. Je ne trouve pas la dernière rime, les mots dansent sur le papier, mon cerveau s’éteint puis se réveille sans se souvenir de ma recherche. C’est dur mais je ne sens plus rien, juste le silence et le blanc qui m’assaillent et me calment. La rime est enfin posée, j’achève mon poème et y appose la date, 28 mai 2012.

 

14h. Une sensation d’écoulement entre mes cuisses. C’est chaud. Et puis quelquechose qui pousse sans que je ne puisse rien y faire. Et puis quelquechose qui sort de moi. Rond et mou.

 

Je veux voir la chose. Je sens mon cœur battre encore plus fort en moi. Baboum baboum, il tambourine, je l’entends et sens ma poitrine se soulever. Je lève doucement le drap. Et je vois.

 

Une vague de chaleur et de frisson m’envahit. Il y a du sang, beaucoup. Alors voilà, ça ressemble à ça à ce stade-là ? Je suis paniquée mais calme. Angoissée, mais libérée. J’appelle l’infirmière. Elle vérifie. Puis m’aide à me relever. Et la chose finit dans les toilettes d’une chambre d’hôpital.

 

Je me lave un peu, la peau des cuisses rouge de sang. Le sexe endolori. Je suis blanche, l’œil mouillé, faible, le souffle court. C’est fini.

 

On m’apporte à manger. Toujours sous dérivé morphinique, je parais zen mais intérieurement je suis une montagne russe. Les larmes montent et redescendent, j’ai envie de crier puis je me calme, j’inspire profondément puis je respire vite, je me dis qu’il n’y a plus rien, oui mais au moins même inerte avant il y avait une petite chose au creux de moi…Je ne sais plus comment penser, réagir, respirer…

 

Mon mari vient me chercher, là véritablement je ne suis pas en état de conduire, mon corps est trop faible, ma tête tourne.

 

Je retrouve mes enfants, alors confiés à la voisine. Je leur souris. Je les embrasse. Je les câline.

 

Je plane. Je suis sereine. Du moins je parais sereine car je n’ai physiquement pas la force de faire apparaitre le bouillonnement qui se joue en moi. Je ne pleure pas. Trop d’effort. Et la soirée se passe. Les enfants sont énervés, je suis fatiguée, mon mari aussi est vidé. Et la nuit. Entre cauchemars, pleurs, insomnie, des flashs de cette chose sortant de moi…

 ~~~~~~~~~~

 

Une nouvelle aube sèche mes yeux. Puis une autre et une autre encore qui petit et à mesure regonfle mon cœur.

Jusqu’au jour où, distanciée, sereine, je peux parler de cet évènement sans larme, sans choc, sans drame, juste raconter, simplement me raconter.

Deux incidents sont là dans un coin de mon cerveau au fond d’un tiroir sombre un peu entrouverts, encore. Puis le soleil de l’été, le bonheur en famille, les bras de mon chéri referme petit à petit, tout doucement le tiroir endolori, ne le verrouillant pas pour autant.

 

Rien de si grave, rien de dramatique, juste quelques semaines de larmes et d’épuisement (15 jours de saignement…) et la vie continue.

 

Le mois de juin, le mois de juillet, le départ en vacances, et l’oubli. Presque.

Pendant deux mois, nous nous protégeons, la pilule ralentirait la cicatrisation. Nous n’avons pas l’habitude mais l’amour et le désir sont là. Les valises sont à peine posées, et les préservatifs introuvables. Nous ferons sans. Nous sommes le samedi 11 aout, je sais que la période est propice, mon ventre est en ébullition.

Retour de vacances, rangement, ménage, courses, lessive.

 

Et la rentrée. Une intuition, puis une certitude, et un test. Positif. Je suis enceinte, à nouveau. Heureuse, malgré la réserve. A la fois angoissée et sereine, impatiente, bouleversée, je m’arrondis…après 9 mois sans heurts, en mai 2013, une fée ravit nos cœurs…